Quand je dis que je fais de la zoothérapie en EHPAD, j'ai souvent en face de moi le même réflexe : l'image d'une animatrice qui débarque avec un chien, qui le promène entre les fauteuils, et qui repart en ayant fait passer un bon moment. Ce n'est pas ce que je fais. Et ce raccourci dévalorise le métier, autant pour les zoothérapeutes formés que pour les structures qui investissent dedans.
Voici donc ce qui se passe, vraiment, dans une séance d'environ 45 minutes en unité de vie, racontée comme je la vis. Sans poésie inutile. Avec mes animaux, mon matériel, mes choix, et les moments où je fais marche arrière.
Les premières minutes : poser le décor sans le précipiter
J'arrive en avance. Je me pose progressivement, c'est important. J'installe mon matos (les paniers, les couvertures, le matériel de la séance) et je laisse les chiens prendre connaissance des lieux à leur rythme. Pendant ce temps-là, j'observe. Les personnes qui sont déjà dans la salle, l'énergie générale du moment, qui semble disponible, qui semble fatigué. Et je laisse les autres résidents arriver doucement. Cinq minutes ou dix, peu importe : ce qui compte c'est que personne ne soit bousculé par l'événement.
Je construis toujours mes séances de la même façon. L'idée, c'est de proposer un sas d'entrée. Pas vraiment pour se détendre, plutôt comme je l'explique souvent : « préparer le cerveau à venir dans notre séance ». C'est aussi pendant ce temps-là que je repère qui sera réceptif aujourd'hui, et qui ne le sera pas. Cette information vaut de l'or pour la suite.
Le bonjour : un échange, pas un défilé
Ensuite vient le moment de l'échange. Je laisse les animaux aller vers les gens, et inversement. On se dit bonjour tranquillement. Certains résidents vont caresser Tips ou Uxo tout de suite, d'autres pas. D'autres tendent simplement la main. D'autres encore se contentent d'un sourire, ou se mettent à parler d'un souvenir qui leur revient (souvent un chien d'enfance, une ferme, un compagnon disparu). Je ne provoque pas cette parole. Je l'accueille quand elle arrive.
Tout est imaginable à ce stade. Mon rôle, c'est de ne rien forcer. Si une personne préfère regarder à distance, c'est très bien. Si une autre veut le chien sur les genoux pendant un quart d'heure, c'est très bien aussi. Tap-Tap, mon lapin bélier, est souvent un excellent ambassadeur pour les personnes que les chiens intimident un peu : il se pose, il pèse son petit kilo et demi sur les jambes, et ça suffit.
Le cœur de la séance : travailler sans en avoir l'air
Au bout d'une dizaine de minutes, on entre dans l'atelier prévu. Et c'est là que beaucoup de gens se trompent sur ce qu'est une séance de médiation animale. Mon principe est simple : « travailler sans en avoir l'air, sans parler d'exercice, mais plutôt de créer des situations ».
Concrètement, ça peut être un jeu de mémoire en lien avec le chien. Reconnaître son nom, retrouver un objet qu'il aime, se rappeler la séance précédente. L'objectif, derrière, c'est de stimuler l'attention, la mémoire, la concentration. Mais à aucun moment je n'annonce « on va faire un exercice de mémoire ». Je propose une situation, et le travail cognitif se fait dedans, naturellement.
Il y a aussi tout ce qui touche au lien social. En EHPAD, des résidents qui se croisent depuis deux ans dans le même couloir ne se parlent parfois plus. L'animal devient un sujet commun. On commente le chien, on raconte le sien, on demande son nom à la voisine. Cette circulation de mots, anodine en apparence, c'est l'un des effets que je cherche le plus à produire. C'est ce que j'appelle « redonner une place à la personne » : la sortir, le temps d'un atelier, du statut de résident assis dans son fauteuil.
Le retour : observer ce qui a bougé
Avant de partir, je prends toujours un temps de retour, court mais explicite. Je demande comment chacun a vécu la séance. Je regarde aussi par moi-même : est-ce que cette personne qui était crispée à mon arrivée a relâché les épaules ? Est-ce que celle qui n'avait pas parlé du repas a dit trois phrases au chien ? Ces petits déplacements émotionnels, je les note. Ils alimentent les bilans que je partage avec l'équipe.
Ce moment-là sert aussi aux résidents eux-mêmes. Mettre des mots sur ce qu'on vient de vivre, c'est une façon de l'ancrer. Pour des personnes qui perdent la mémoire récente, c'est une étape qui compte plus qu'on ne le pense.
Remercier le chien : la fin n'est pas un détail
Je termine systématiquement par un temps dédié à l'animal qui a travaillé. Recherche de friandises, longue caresse, jeu calme dans la salle. Pour Tips, qui donne beaucoup en présence et en attention, c'est non négociable. Le remercier, lui rendre la séance qu'il vient d'offrir, c'est ce qui me permet de revenir la fois suivante avec un chien qui a envie d'être là, pas un chien qui exécute.
Les résidents le voient, et ça change leur regard sur l'animal. Ce n'est plus un outil thérapeutique mobile : c'est un être qui a participé, qui peut être fatigué, qui a droit à sa pause. Cette dimension-là, à mes yeux, fait partie intégrante de la séance.
Pourquoi ce métier mérite d'être raconté en détail
Soyons honnêtes : « ce n'est pas la cour des miracles non plus, mais bon, refaire parler quelqu'un, refaire prendre des initiatives, s'apaiser ou recréer un lien, c'est déjà des ouvertures ». Je n'ai jamais promis à un directeur d'établissement que mes séances allaient transformer son unité Alzheimer. J'ai promis qu'elles offriraient un cadre, des objectifs, une présence, et que ces ouvertures-là, mises bout à bout sur un cycle, modifient quelque chose.
Ce qui distingue ce travail d'une simple visite, c'est précisément l'enchaînement de tous ces gestes : l'arrivée préparée, le sas d'entrée, l'observation, l'atelier déguisé, le retour, le remerciement. C'est cette structure qui justifie qu'on parle d'accompagnement, et pas d'animation. C'est ce qui me permet, en fin de cycle, de produire un bilan utile aux équipes, pas un compte-rendu d'ambiance.
Et c'est aussi ce qui explique le rôle exact des animaux. Comme je le résume à chaque réunion d'équipe : « l'animal ne fait pas à ma place, mais il fait le lien entre les gens et moi ». Tips, Uxo et Tap-Tap ne sont pas la thérapie. Ils en sont les médiateurs. La pratique, le cadre, l'observation, l'ajustement, ça, c'est mon métier.
Si vous coordonnez un EHPAD, une unité de vie protégée ou une structure médico-sociale dans le Grand Est et que vous vous demandez si la médiation animale aurait du sens chez vous, le mieux reste d'en discuter directement. Un appel suffit pour décrire votre contexte, vos résidents, et voir si un cycle test peut s'envisager.