Je vais l'appeler Monsieur Daniel. Ce n'est pas son vrai prénom — confidentialité oblige — mais l'histoire est vraie, et c'est l'une de celles qui m'ont menée, des années plus tard, à faire de la médiation animale mon métier.
À l'époque, je ne travaillais pas encore avec mes animaux. J'accompagnais des personnes dans leur quotidien, chez elles, dans les gestes ordinaires de la vie. Monsieur Daniel était l'une d'elles. Il était atteint de la maladie de Parkinson.
Un homme qui s'éteignait à petit feu
Monsieur Daniel avait eu un parcours riche : une carrière professionnelle importante, des responsabilités, un engagement associatif fort. Le genre d'homme qui avait passé sa vie à décider, à porter, à s'occuper des autres.
La maladie de Parkinson lui a pris tout ça, lentement. D'abord le mouvement, qui devient hésitant, puis l'initiative, et enfin — c'est le plus dur à voir — l'envie. Ensemble, on tenait bon. On avait réussi à maintenir quelques repères, quelques moments d'activité dans la semaine. Mais chaque geste lui coûtait de plus en plus, et il fallait s'accrocher à deux pour que ces moments existent encore.
Après le Covid, tout s'est accéléré
Et puis il a attrapé le Covid. Son état s'est dégradé en un ou deux mois, beaucoup plus vite qu'avant. Il a perdu en autonomie : des difficultés à s'alimenter seul, à se mobiliser, à se redresser. Son corps s'est replié sur lui-même, jusqu'à ce qu'on appelle une position vicieuse — cette posture rétractée que prennent les corps qu'on ne mobilise plus assez.
Il a été pris en charge ailleurs, dans un lieu sur lequel je préfère me taire. Mais j'ai observé deux choses. La stimulation y restait faible : on s'occupait de son corps, rarement du reste. Et la manière dont on lui parlait était très infantilisante — comme bien souvent, hélas, avec les personnes très dépendantes. On parle à un grand monsieur comme à un enfant de trois ans, et quelque chose se referme.
Monsieur Daniel s'est enfermé dans le mutisme. Plus un mot. Lui qui avait tant parlé, tant dirigé, ne disait plus rien.
Le jour où j'ai amené Tips
À ce moment-là, mon projet de médiation animale prenait forme. J'en avais beaucoup parlé à Monsieur Daniel, mais il n'avait jamais rencontré le chien. Alors j'ai demandé l'autorisation d'amener Tips, mon Finnois de Laponie, dans l'endroit où il était.
On est entrés dans sa chambre. Et là, à la seconde où il a vu le chien, ses yeux se sont rallumés.
Il s'est mis à parler à Tips. Spontanément, naturellement, comme s'il n'avait jamais cessé de parler. Pas à nous, les adultes autour — au chien. Une vraie relation s'est installée entre eux deux, séance après séance. Monsieur Daniel lui parlait, nous regardait, revenait au chien. Un jour, j'ai même réussi à ce qu'il me lance la balle. Un geste minuscule, un bras qui se tend, une balle qui roule. Vu de l'extérieur, ça ne paie pas de mine. Mais pour un homme qui ne se mobilisait plus et ne parlait plus, c'était énorme.
Ce qu'on lui a permis
Je ne dirai jamais qu'on l'a soigné. Ce serait faux, et je déteste les histoires de miracle. La maladie a continué son chemin, et Monsieur Daniel nous a quittés.
Mais je peux dire ceci : dans ses derniers instants de vie, on lui a permis une communication différente, un accès au lien différent. Là où il n'y avait plus que du silence et un corps qu'on infantilisait, il y a eu de nouveau un regard qui s'allume, une voix qui s'adresse à un être vivant, un bras qui se tend pour jouer.
On l'aura accompagné jusqu'au bout. Et c'est cette histoire, plus que n'importe quel argument, qui m'a convaincue que ces animaux n'étaient pas un supplément d'âme : ils étaient une porte. Une porte qui reste ouverte quand toutes les autres se sont refermées.